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lundi 1 juillet 2013

Allégorie et personnification : l’exemple du Sourire


En tant que figure de style, l’allégorie est une forme de métaphorisation à grande échelle qui se manifeste souvent sous les traits de la personnification.
C’est-à-dire qu’une réalité abstraite : une notion (la démocratie, la simplicité volontaire), une valeur (la justice, le courage), un sentiment (la compassion, l’inquiétude, la colère) peuvent adopter des caractéristiques humaines, et s’adresser à nous comme s’il s’agissait de personnages en chair et en os, chacun doté d'une conscience et d'un discours qui lui soient propres.

Un procédé analogue permet également de faire d’une chose concrète, d’ordinaire inanimée, dénuée de pensée ou de volonté, une entité possédant une sorte de vie autonome et des attitudes caractéristiques d’un personnage humain.

Par exemple, qu’en est-il si le sourire devenait le protagoniste d’une histoire, et qu’il se mettait à nous raconter sa vie, comme dans le petit texte qui suit ?


LE SOURIRE

« Détrompez-vous sur mon compte, disait le Sourire à qui voulait bien l’entendre, un rictus au coin des lèvres... Vous avez cru me voir naître sur son visage, à elle ; ou sur le sien, à lui, quand il a vu qu’elle aussi m’avait adopté... Vous avez songé que tout venait de commencer. Ici, maintenant, comme ça. Avec la naissance d'un sourire... 
Il n’en est rien !

J’ai vu le jour il y a si longtemps ! En cette occasion, depuis toujours oubliée, où le plus lointain de vos lointains ancêtres, au moment de boire, m’a esquissé. Et s’est vu pour la première fois sourire dans l’eau troublée par le mouvement brusque de sa main vers sa bouche asséchée. A-t-il souri d’avoir enfin pu rassasier sa soif ? Ou d’amusement, à la vue de cette bête inquiète et tourmentée, étrange reflet de lui-même qui s’émerveille de surprendre son regard dans les flots... sans vraiment se reconnaître ?

Qu’importe !  Moi, Sourire, j’étais né. Dès lors, je n’aurais plus de cesse de courir d’un visage à l’autre, de me multiplier, me disséminer, me répandre tant de fois en complicités aussi franches qu'inattendues.

Tant d’autres fois, pourtant, le couteau prêt à frapper en plein cœur la distraction de l'ennemi se cacherait derrière le masque de ma sincérité.

Je suis  depuis toujours le code, le secret qui fait se reconnaître entre eux les amoureux. Partout, je sèmerai, jusqu'à m'épuiser, la quiétude et la confiance.
Quelquefois, je laisserai entrevoir la tendresse derrière les reproches d’une mère.

Je me cacherai dans les yeux de qui n’ose se couvrir du doux ridicule de mon apparence, craignant manquer de sérieux...
Je me glisserai dans chaque pore de celui ou celle qui m’a reconnu dans le silence de l’autre, pour qui l’on soupire sans se déclarer.

Jamais je ne cesserai d'habiller le visage qui s'étonne, amusé devant la danse incongrue, bruyante et effrénée du monde.
Je servirai d’étendard aux faces couvertes de boue qui se relèvent, la tête haute d’avoir su me conserver comme alliés.
J’ai ferai éclater l’amour dans un rire qui frémit ; je retomberai en guerre jusqu’à ce qu’on accorde une trêve au délire des obus.
J’étais de tous les pactes et de tous les espoirs, des plus sacrés aux plus profanes. Ceux que vous avez fièrement défendus, avant de les fouler aux pieds.

Et vous croyez m’avoir vu naître, aujourd’hui, là, sur son visage. Détrompez-vous. Oh ! Détrompez-vous !!!

J’étais, et serai toujours là, tapi dans l’ombre du quotidien, prêt à sauter sur le dos d’une joie sans vouloir la dompter.

Je suis le croissant de lune qui illumine vos craintes. Vous rêvez quelquefois de moi, la nuit. Et seuls les témoins de l’obscurité savent que je prends refuge sur vos lèvres, quand les tensions s’estompent au creux berçant de la sérénité.

Je suis en chaque cellule de votre être, cette étincelle de paix qui respire en sourdine, et qui attend son heure pour se révéler au monde.

Oui, je suis le Sourire. Instant de félicité immémoriale, derrière vos yeux de glace. Que je ferai fondre en larmes des bonheurs retrouvés.
Vous, qui m’avez si souvent refoulé, pour rester en contrôle d'un malheur apprivoisé.
Combien plus familier... »


EXERCICE : À partir d’une réalité de votre choix, pourquoi ne pas imaginer ce que tel concept (le pouvoir, l’ennui, la persévérance), telle émotion (la peur, la tristesse, la surprise, l’enthousiasme), tel objet (une boîte à lettres, une patère, une bague) aurait à nous dire ou se mettrait à faire, si on lui donnait corps et lui prêtait parole ?


© 2013, Martin Mercier / Éditions Figura

jeudi 27 juin 2013

Métaphore et image surréaliste


Qu’il s’agisse d’écrire un poème ou de conférer une dimension poétique à un récit dramatique ou narratif, les processus de métaphorisation demeurent essentiels à explorer et à maîtriser.

Traditionnellement, la métaphore consiste à établir un rapprochement entre deux réalités ou phénomènes qui entretiennent entre eux une certaine ressemblance, sur la base de laquelle ils se verront associés, voire substitués l’un à l’autre.

L’impact de l’image poétique obtenue dépend du caractère révélateur ou éclairant du rapprochement ainsi effectué, qui démasque et dévoile des rapports de similitude que nous n’avions peut-être pas, jusqu’ici, entrevus ni perçus entre les termes alors mis en relation.

Depuis l’avènement du surréalisme, un nouveau type d’effet poétique est visé : l’image surréaliste, sorte de métaphore dissonante, asymétrique, subvertie. En effet, sont alors toujours assimilées ou associées deux réalités, comme y procède la métaphore. Par contre, leur rapprochement ou leur substitution s’effectue cette fois en cherchant à faire entrer en collision des idées, choses et phénomènes n’entretenant à toute fin pratique aucune similitude ou ressemblance nette.

En dépit de leur dissemblance prononcée, évidente : sous l’effet de l’image surréaliste, ces termes se voient assimilés de force par la volonté de l’auteur. Du choc des contraires, de la confrontation calculée de termes profondément hétéroclites, est ainsi obtenue une étincelle d’originalité. Même en l'absence de ressemblances marquées, le caractère étrange, déroutant, singulier de l’image surréaliste n’est pas sans laisser entrevoir divers types de rapprochements, ténus sans doute, mais combien révélateurs, entre les deux réalités profondément distantes qu’elle associe volontairement.

Ainsi, quand un poète affirme : « Ses yeux sont l’encrier de mon inspiration » on peut y voir une métaphore traditionnelle. Les yeux peuvent être noirs comme l’encre ; le regard de quelqu’un peut inspirer l’amour ou diverses émotions que la plume pourra mettre par écrit ; un encrier possède un goulot rond, comme la prunelle des yeux, etc.

Toutefois, quand l’auteur prétend : « Ses yeux, manuscrits incendiés », il n’y a plus là de ressemblance évidente de forme ou de fonction entre les réalités que l’image surréaliste associe de force. L’image n’en est pas moins sujette à diverses interprétations éclairantes. Ses yeux seraient-ils, comme un manuscrit, porteurs de messages aujourd’hui indéchiffrables, puisque le feu (l’amour ? la haine ? la pudeur ?) l’a réduit en cendres ? Cette image suppose-t-elle une volonté de cacher à autrui ses véritables sentiments, en anéantissant aussitôt (avant que quiconque ne puisse lire le manuscrit) ce que ses yeux auraient pu trahir ?

Aujourd'hui encore, la métaphore traditionnelle peut posséder un impact notable, en particulier lorsqu’elle fait l’objet d’une recherche d’originalité dans le choix des ressemblances et similitudes sur lesquelles elle se fonde. Toutefois, l’étendue des dimensions poétiques offertes par l’image surréaliste se révèle encore plus vaste, puisque celle-ci ne se limitera jamais au fait d’associer des termes possédant, de façon plus ou moins évidente, des caractères analogues.

L’image surréaliste donne ainsi accès au mystère, à l’étrangeté, à l’onirique, au merveilleux. Le vers contenant ces images nous saisit par son caractère surprenant, sa déroutante singularité. Il fait impression sur notre sensibilité de manière inattendue, frappe sans prévenir là où l’on ne s’y attendait pas, morsure sournoise du poème qui engendre un délire momentané, aussi hallucinatoire que transfigurant, tandis que se bousculent dans notre esprit les fascinantes interprétations dont il peut être l’objet.  



© 2013, Martin Mercier / Éditions Figura